Alep, et maintenant

La Russie a affirmé lundi qu’elle devait discuter avec les États-Unis cette semaine du départ de « tous les rebelles » d’Alep-Est où le régime syrien ne cesse de gagner du terrain, une proposition immédiatement rejetée par des groupes insurgés. Pour la sixième fois depuis le début du conflit en 2011, Moscou a par ailleurs mis son véto à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU concernant la Syrie. Ce texte, qui demandait une trêve d’au moins sept jours dans la deuxième ville de Syrie, a également fait l’objet d’un veto chinois. À Alep, les combats se sont intensifiés lundi, notamment dans le quartier stratégique de Chaar, dont la conquête permettrait aux forces prorégime de prendre le contrôle de 70 % de la partie est de la métropole divisée, qui était aux mains des rebelles depuis 2012. De leur côté, les insurgés ont riposté par une pluie de roquettes sur la partie gouvernementale, dans l’ouest de la ville, tuant notamment deux médecins russes dans le bombardement d’un hôpital de campagne d’après Moscou. Après le veto de Moscou, l’ambassadeur russe à l’ONU Vitali Tchourkine a estimé que le Conseil de sécurité aurait dû attendre les résultats d’une réunion prévue mardi à Genève entre Américains et Russes. La Russie, grande alliée du régime de Bachar al-Assad, avait auparavant annoncé que des pourparlers russo-américains devraient débuter mardi ou mercredi à Genève. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, avait expliqué qu’il s’agissait de « mettre en place tous les moyens pour faire partir tous les rebelles d’Alep-Est » ainsi que de « se mettre d’accord sur l’itinéraire » et « les délais » de leur retrait. Une fois ces questions réglées, alors « une trêve entrera en vigueur » à Alep, a-t-il dit. À New York, l’ambassadeur russe Tchourkine a affirmé qu’il « y a un accord sur les éléments de base » de cette initiative. Mais l’ambassadrice adjointe américaine à l’ONU, Michele Sison, a au contraire dit qu’il n’y avait « pas de percée » dans les discussions américano-russes « parce que la Russie veut conserver ses gains militaires ». « Nous ne laisserons pas la Russie embobiner le Conseil », a-t-elle lancé. Deux groupes rebelles ont d’emblée rejeté totalement l’idée d’une évacuation. « Les révolutionnaires ne quitteront pas Alep-Est, ils combattront l’occupation russe et iranienne jusqu’à la dernière goutte de sang », a affirmé à l’AFP Abou Abdel al-Rahmane al-Hamoui, un responsable du groupe Jaich al-Islam, en référence aux alliés du régime. « C’est aux Russes de quitter Alep », a averti Yasser al-Youssef, de l’influent groupe Noureddine al-Zinki. Le nombre de combattants antirégime dans Alep-Est était estimé, avant l’offensive gouvernementale lancée le 15 novembre, à 8000 selon l’ONU et 15 000 selon l’OSDH, dont environ 900 djihadistes du Front Fateh al-Cham (ex-Al-Qaïda en Syrie). Un départ des rebelles d’Alep représenterait la plus grande victoire du régime de Bachar al-Assad dans le conflit, qui a fait plus de 300 000 morts depuis 2011. Les insurgés, eux, ne garderaient plus le contrôle que de la province d’Idleb (nord-ouest), voisine de celle d’Alep, et de quelques poches près de Damas et dans le sud du pays. Des évacuations de combattants avaient été négociées par le passé par le régime et les insurgés. En 2014, les rebelles et leurs familles avaient ainsi été évacués de Homs, troisième ville du pays, après deux ans de siège, sous la supervision de l’ONU. D’autres évacuations ont été menées près de Damas, mais ont été critiquées par des ONG et l’ONU qui les qualifient de « forcées ». Après avoir tenu quatre ans à Alep, les groupes rebelles n’arrivent plus à résister à la puissance de feu aérienne et terrestre des forces prorégime et des combattants étrangers notamment iraniens et du Hezbollah libanais. « Le régime assèche les combattants rebelles en munitions en ouvrant de nombreux fronts à la fois », indique Rami Abdel Rahmane, le directeur de l’OSDH qui dispose de nombreux informateurs en Syrie. Pour les habitants d’Alep-Est, la vie est de plus en plus difficile et beaucoup d’entre eux ont passé une nuit sans sommeil, terrifiés par des bombardements incessants des forces gouvernementales, a témoigné un correspondant de l’AFP. Au moins 324 civils ont été tués, dont 44 enfants, tandis que plus de 50 000 des 250 000 habitants d’Alep-Est ont fui depuis le début de l’offensive en cours du régime, selon l’OSDH. En outre, 73 personnes, dont 29 enfants, ont péri côté gouvernemental d’Alep après des tirs rebelles. Lundi, l’agence officielle syrienne Sana a rapporté la mort de huit personnes dans la partie ouest d’Alep, sous contrôle gouvernemental, dans des bombardements rebelles. Un correspondant de l’AFP a pour sa part fait état de violents bombardements faisant trembler des immeubles.

Protéger la Trump Tower

La mairie de New York va demander jusqu’à 35 millions de dollars à l’Etat américain à titre de dédommagement pour les frais engagés dans le dispositif de protection du président élu Donald Trump depuis son élection, a indiqué lundi le maire Bill de Blasio. Depuis l’élection du magnat de l’immobilier, la police de New York a mis en place des mesures de sécurité exceptionnelles dans la Trump Tower, lieu de résidence de Donald Trump, et dans les rues adjacentes. Une rue est notamment fermée depuis un mois à toute circulation, piétonne ou automobile, sur un pâté de maison. L’opération est rendue d’autant plus complexe que la Trump Tower se trouve sur la Cinquième Avenue, l’une des artères les plus fréquentées de la ville, par les véhicules mais aussi les piétons, beaucoup de touristes flânant devant les nombreuses boutiques de luxe. «Nous allouons des ressources considérables à cet endroit tous les jours», a expliqué lundi le chef de la police de New York, James O’Neill, lors d’une conférence de presse. Lors de ce même point de presse, Bill de Blasio a annoncé lundi qu’il enverrait le jour même une lettre au président Barack Obama pour entamer la procédure de remboursement, qui couvrira la période allant de l’élection, le 8 novembre, à l’investiture officielle, le 20 janvier 2017. Le maire de New York a indiqué que le futur secrétaire au Trésor de l’administration Trump, Steve Mnuchin, lui avait dit «comprendre parfaitement qu’il allait falloir discuter sérieusement de la manière de gérer les questions de remboursement». Bill de Blasio s’est dit relativement confiant quant au remboursement, rappelant que les précédents événements comparables, la visite du pape François en septembre 2015 notamment, avaient permis une indemnisation satisfaisante.

Quand la SNCF fait grève

Une porte-parole de la SNCF a annoncé aujourd’hui que la grève dans l’entreprise coûtait entre 15 et 20 millions d’euros par jour. Les cheminots contestent la loi travail et cherchent à peser sur les négociations sur l’organisation de leur temps de travail. Vingt millions d’euros, c’est le manque à gagner considérable provoqué par les grèves à la SNCF. Les cheminots ont entamé ce lundi une sixième journée de grève consécutive, alors que les syndicats avaient déposé un préavis de grève illimitée et que la direction de la SNCF et les syndicats de cheminots ont entamé lundi leur ultime séance de discussions sur l’organisation du temps de travail. Ces grèves visent également à protester contre la loi travail, la CGT et SUD-Rail revendiquant le retrait pur et simple du texte. En comptant le fret, ce chiffre dépasse les 20 millions d’euros. Cette estimation inclut « le manque à gagner des billets non vendus, les remboursements et les substitutions » de trains par des autocars. Il s’agit de la treizième journée de grève depuis début mars et le trafic devait rester très perturbé, notamment sur les Intercités (un sur trois prévu) et les Transiliens (un sur deux), ces derniers étant touchés aussi par les crues. Côté TGV et TER, six trains sur dix devaient circuler en moyenne.

Les fermes bleues

Le poisson d’élevage n’a pas toujours une bonne image, certains excès ayant marqué les esprits. La filière offre pourtant un moyen de nourrir la planète tout en préservant les ressources et le milieu naturel. Frais, séché, fumé, mariné, en conserve ou sous forme de plats cuisinés, le poisson est consommé par les Français à raison de 34 kilos par an. Notre pays a une tradition millénaire de pisciculture d’étang qui fournit carpes, gardons et brochets. Grâce à l’aquaculture marine, depuis une quarantaine d’années ces derniers ont été rejoints sur les étals par le saumon, le bar, la dorade royale et le turbot. Depuis 2014, nous mangeons plus de poisson “cultivé” que de poisson sauvage. Mais le développement de cette activité est limité par les sites disponibles. Ils sont rares, et la concurrence avec d’autres activités littorales, notamment le tourisme, est rude. Cela explique sans doute que, bien qu’experts en matière de production d’alevins, nous élevions encore peu de poissons de taille commerciale. Nous vendons des juvéniles de dorade (Sparus aurata) en Grèce, en Turquie, en Italie et en Espagne, mais ne comptons qu’une vingtaine de fermes de grossissement sur notre littoral. Il en va de même pour le très prisé turbot (Scophthalmus maximus), élevé en Europe depuis une trentaine d’années. Si la France est le premier producteur mondial de juvéniles, expédiés vers l’Europe ou la Chine, peu de turbots adultes assez gros, élevés dans des bassins à terre de la Bretagne nord aux Pyrénées-Atlantiques, arrivent sur le marché La production de bar (Dicentrarchus labrax) en Europe est passée de zéro à 50 000 tonnes entre 1980 et 2000. L’espèce illustre le paradoxe français. Sa technique d’élevage a été mise au point grâce aux recherches de l’Inra et de l’Ifremer, et les écloseries de France exportent des alevins partout en Europe, mais peu de poissons dans nos assiettes peuvent se vanter d’être “made in France”. L’élevage représente pourtant 55 % des volumes consommés. Quant au saumon, l’obtention de juvéniles pour le repeuplement a commencé dès les années 1970 en Norvège et en Écosse. L’évolution vers une production de masse s’est faite avec la maîtrise de l’élevage en pleine mer dans des cages immergées près des côtes. Depuis, on mange du saumon toute l’année. Cette espèce supporte une densité élevée dans les parcs, ce qui a entraîné bien des excès. La concentration des individus pratiquée par les industriels a des effets néfastes pour les poissons et le milieu marin. Les fjords de Norvège ont connu des épidémies de virus de l’anémie infectieuse du saumon. Les cheptels ont été décimés. Les traitements antibiotiques, le pesticide ainsi que les effluents de ces masses de poissons ont pollué les eaux et dégradé le milieu marin. L’élevage du saumon évoque alors celui du porc, avec les mêmes inconvénients quand il est pratiqué à grande échelle. L’alimentation de ces carnivores implique de recourir à la pêche minotière : d’autres espèces servent de fourrage. La nouvelle tendance est de leur substituer des farines et des huiles végétales pour éviter d’épuiser cette ressource. Car la pêche atteint ses limites. L’aquaculture permet de répondre au défi alimentaire que constitue une population en augmentation. Population, en outre, de plus en plus soucieuse de se nourrir sainement, et sensible au respect de l’environnement. L’impact de la pêche, qu’elle soit directement ou indirectement destinée à l’alimentation humaine, est considérable. La surexploitation des ressources est inhérente aux techniques employées. Les chalutiers et leurs filets géants capturent indifféremment toutes les espèces et toutes les tailles de poissons. Espèces menacées ou spécimens trop petits sont bien rejetés à la mer, mais ne survivent pas, alliant gâchis et pollution. Dans certaines zones, les poissons se regroupent pour se reproduire et sont capturés en masse, comme le bar en hiver en Manche et en mer du Nord. L’effet destructeur du chalutage sur les fonds marins, bien que difficile à mesurer, est indéniable. Les sédiments remis en suspension sont également nuisibles pour la biodiversité environnante. Quant à la pêche profonde, développée à la fin du XXe siècle pour compenser l’effondrement des ressources halieutiques de surface alors que la demande continuait à augmenter, elle a creusé les stocks en dix ans. Elle est aujourd’hui strictement réglementée pour protéger la ressource. L’élevage permet d’éviter la surpêche. C’est une autre façon d’aborder le problème : consommer du poisson, mais en le cultivant plutôt qu’en le prélevant dans les océans. L’argument en faveur de l’aquaculture est mathématique. Elle nécessite moins de nourriture pour obtenir un kilo de chair. Le poisson, animal à sang froid vivant dans l’eau, utilise moins d’énergie pour conserver sa température corporelle et constituer son ossature. Un boeuf et un poulet ne transforment respectivement que 5 et 25 % de la nourriture ingurgitée en protéines. Le rapport de conversion aliment chair est de 30 % pour une carpe d’élevage et peut atteindre 100 % chez le saumon ingurgitant farines et huiles de poisson. Le temps de l’élevage intensif sans souci de l’environnement est révolu. En Asie du Sud-Est, la crevetticulture de Penaeus monodon (crevette géante tigrée consommée par centaines de milliers de tonnes) s’est longtemps pratiquée sans égard pour la mangrove. Les eaux saumâtres ont été polluées, les herbiers sauvages dévastés, et des épidémies de maladies virales ont causé une mortalité massive chez les crevettes. À Madagascar, une production raisonnée met aujourd’hui tout en oeuvre, de la mangrove à l’assiette, pour produire mieux, en limitant l’impact environnemental. Le consommateur y trouve son compte : le Label rouge a été décerné à ces gambas pour leur saveur unique.

Lobbying à la Catalane

Dernièrement, j’ai participé à un séminaire à Barcelone qui était consacré au thème de la croissance. Et lors du dernier dîner, j’ai eu une conversation très intéressante avec un des participants. Il décrivait la manière dont les groupes d‘intérêt réussissent souvent à détourner l’intérêt général, et je dois dire que j’étais entièrement d’accord avec son propos. Les groupes de pression sont à mon sens un véritable fléau. Ils sont en effet caractérisés par le fait qu’ils représentent leurs propres membres et non pas toute la société. Lors de leurs négociations avec les autorités, que ce soit sur les taxes ou sur tout autre sujet, ils mettent donc toujours en avant les intérêts de leur propre groupe au détriment de ceux de l’ensemble de la société. Et c’est d’autant plus gênant qu’ils pèsent souvent de manière disproportionnée sur la gestion politique. Un lobby est en effet bien plus facile à réunir autour d’un thème précis que l’ensemble, forcément très divers, de la société. Chacun de ces groupes d’intérêt a beaucoup à gagner ou à perdre lors d’un changement de politique du gouvernement et n’hésitera donc pas à attirer l’attention des médias sur ce fait. En revanche, un groupe mal organisé, dont chaque membre a individuellement peu à gagner ou à perdre suite à cette même mesure, obtiendra de fait moins d’attention de la part des médias. Le contribuable en est un exemple typique et se fait donc bien moins entendre. La conséquence finale, c’est que chaque groupe d’intérêt parvient assez aisément à obtenir des avantages qui sont financés par le contribuable. Il en résulte une prolifération de subventions spécifiques et de baisses de TVA qui obligent le citoyen à payer des prix plus élevés parce qu’un secteur en particulier veut moins de concurrence. Et cet état de fait est d’autant plus grave que les groupes de ce type sont légion: agriculteurs, entreprises industrielles, médecins… Tous ces lobbies, en protégeant si bien leurs intérêts, contribuent tous à alourdir la facture finale. Ce séminaire m’a en tout cas bien plu, notamment pour son organisation sans faille. Je vous mets d’ailleurs en lien l’agence qui s’en est occupée, si vous êtes en quête d’une agence événementielle de qualité, que vous trouverez en suivant le lien : http://www.agence-seminaire-barcelone.fr

Agir pour la démocratie

Pour la démocratie, c’est une victoire, remportée alors que la France est encore sous le choc des terribles attentats islamistes subis il y a un mois et que le vote a eu lieu en plein Etat d’urgence. Certains dangers la menacent toutefois sérieusement : l’abstention, qui reste massive, et l’adhésion de plus en plus forte au parti et aux idées d’extrême-droite, notamment de la part des jeunes. En France comme ailleurs en Europe, c’est en effet au sein de la jeunesse que l’extrême droite nationaliste comme l’islamisme séduisent le plus et recrutent leurs forces vives, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ils offrent une grille de lecture du monde. Alors que l’accès à l’information est de plus en plus aisé et que le monde ne perd pas en complexité, disposer d’éléments de compréhension est devenu un besoin impérieux pour ne pas sombrer dans la paranoïa ou l’angoisse paralysante. Ensuite, ils sont sincères : ils croient en ce qu’ils disent. Ils défendent des idées sinistres et violentes, mais ils y croient. En face de responsables politiques démocrates aux convictions trop souvent fluctuantes, cette sincérité plaît, notamment au sein de la jeunesse. De plus, ils ont pour eux de mettre leurs actes en accord avec leurs paroles. Les islamistes massacrent des Juifs, asservissent les femmes, tuent des libre-penseurs, combattent la laïcité et s’engagent pour étendre leur impérialisme. Les nationalistes discriminent, combattent la laïcité, tiennent des discours de haine, autorisent ou soutiennent les passages à l’acte violents. Alors que tant de promesses ne sont pas tenues, cette concordance entre paroles et actions, fussent-elles funeste, séduit. Par ailleurs, ils offrent une place aux jeunes. Une des députés FN est la benjamine de l’Assemblée Nationale, les tueurs de Toulouse, du musée juif de Bruxelles, de janvier et de novembre 2015 sont des jeunes. Leurs héros sont abjects, mais jeunes. Les jeunes démocrates, eux, peinent à se faire une place dans la vie économique, intellectuelle, artistique, sociale et politique, trop souvent verrouillée par des générations plus âgées. Enfin, ils proposent une formidable aventure, notamment à l’international. S’engager, pour les uns, aux côtés des nationalistes partout sur notre continent, ou de la Russie poutinienne pour défendre la chrétienté en Europe et ailleurs ; pour les autres, auprès des islamistes en Syrie, en Irak et au Mali pour créer un califat contemporain, sont des aventures internationales à visée historique. Alors que le déclassement individuel et collectif est une réalité vécue par un nombre toujours croissant de citoyens, ces aventures qui dépassent l’individu permettent de relever la tête, de retrouver de la dignité, de donner du sens aux souffrances d’aujourd’hui, du souffle et une perspective d’avenir. Aux jeunes comme aux autres, cela plaît. Face à cet état de fait, il est urgent pour la démocratie de passer à l’action. Elle ne doit plus être une incantation ou un concept creux, mais correspondre à des bénéfices tangibles, pour tous. Il est grand temps de relancer une grande aventure collective, de réinvestir la solidarité internationale, de tracer une perspective pour notre pays et notre continent qui soit fondée sur les valeurs de la démocratie, et de placer la jeunesse en son cœur. Cette grande aventure à vivre ensemble, cela pourrait être, par exemple, la constitution d’une identité et d’une société civile européennes à travers l’établissement d' »Erasmus Universel ». Cela signifierait la circulation de tous les étudiants et apprentis et de tous les élèves, du primaire au lycée, en Europe comme sur la rive sud de la Méditerranée. Concrètement, cela signifierait pour chaque élève, au cours de chaque cycle, une expérience à l’international : au primaire, un voyage de classe à l’étranger pendant une à deux semaines ; au collège, l’insertion dans une classe étrangère pendant une certaine période, par exemple un mois ; au lycée, un trimestre ou un semestre d’échange. Bien évidemment, cela s’accompagnerait de l’accueil, pour les mêmes durées, d’élèves étrangers. Un Service civil européen, notamment tourné vers les pays pauvres sur l’exemple des Peace Corps américains, pourrait également être mis en place. Désiré par la jeunesse, qui est à l’origine et au cœur de cette proposition, l’établissement d' »Erasmus Universel » permettrait de mettre en actes les valeurs de la démocratie et de lui redonner un souffle civilisationnel à même de faire reculer l’islamisme et l’extrême droite nationaliste, en France comme ailleurs en Europe. Pour la démocratie, il y a urgence.

Les défis de l’Europe et des migrations

Alors que l’Europe est en passe d’accueillir de nombreux réfugiés, les défis à relever apparaissent de plus en plus importants. Le premier concerne les conditions dans lesquelles l’accueil des réfugiés peut être mis en place. De toute évidence, les pays européens ont du agir dans l’urgence pour répondre aux besoins fondamentaux des réfugiés. Alors que l’hiver arrive, il apparaît clair que les mettre à l’abri dans des tentes n’est plus une solution d’accueil digne et acceptable. Bien sûr, la tâche est considérable. Plus d’un million de réfugiés ont trouvé refuge en Allemagne, destination privilégiée des migrants, pour la seule année 2015. Chaque individu – et je le sais d’après ma propre expérience, pour avoir travaillé avec des réfugiés venant de l’autre côté du rideau de fer – est un monde, parfois en proie à des problèmes de santé ou psychologiques, préoccupé par le sort des membres de sa famille restés au pays. Parce qui l’attend aussi dans son nouveau pays d’accueil que souvent il ne connaît absolument pas. Le deuxième est la capacité à surmonter au sein des Etats membres de l’UE – et notamment ceux d’Europe centrale- les désaccords sur la question migratoire. Plusieurs pays accusent la chancelière allemande Angela Merkel – certains ouvertement, d’autres plus modérément – d’avoir elle-même déclenché une vague de départs vers l’Europe par son message d’accueil inattendu de septembre. De fait, le magazine anglais Times a titré sur les « migrants de Merkel » tandis que, au sein de son propre parti politique, la CDU, et de son parti frère bavarois, la CSU, les débats soulevés par son action sont houleux. Malgré les appels à l’unité et à la solidarité de l’UE pour un « partage du fardeau », les querelles persistent. Au cours des dernières réunions de l’AJC à Berlin et à Bruxelles, il est apparu que parmi les 160 000 migrants disséminés par la Commission européenne dans les différents États membres, selon un plan de quotas obligatoires, seule une infime poignée ont effectivement rejoint jusqu’ici leurs nouvelles habitations. Certains pays membres résistent farouchement à cette politique. Ils insistent sur le fait qu’ils n’ont pas été consultés lors de la décision initiale et qu’ils doivent en priorité surmonter leurs difficultés sociales et économiques avant d’accueillir qui que ce soit. Le troisième est le problème sécuritaire – que l’on ne peut ignorer- provoqué par cette vague de migrations. Beaucoup de migrants n’ont pas suivi la procédure qui consistait à remplir dans les pays tiers une demande de statut de réfugié. Celle-ci devait logiquement être examinée par des fonctionnaires, qui, après approbation décidaient d’envoyer les réfugiés vers des des pays préparés pour les recevoir. Au contraire, le processus a été plutôt chaotique. Constitués en grande majorité d’hommes jeunes, les groupes de migrants ont rejoint les côtes européennes en très grand nombre souvent après un périple harassant, avec des papiers plus ou moins authentiques, voire sans papiers du tout. Comment les pays d’accueil pouvaient-ils alors vérifier leurs identités au cas par cas ? Par exemple, selon les rapports, un certain nombre de ceux qui prétendent être syriens ne le sont pas, mais déclarent l’être parce qu’une rumeur répandue sur les réseaux sociaux prétend que les Syriens ont plus de chances que les autres de voir leurs demandes d’asile acceptées en Europe. En outre, beaucoup craignent fortement que l’État islamique ou d’autres groupes terroristes infiltrent leurs militants dans ces vagues humaines, à l’aide de papiers d’identité volés ou contrefaits. Ces peurs ont pris une nouvelle ampleur après les attaques du 13 novembre qui ont fait 130 victimes à Paris. Deux des auteurs seraient arrivés en Europe par l’intermédiaire de la vague migratoire passée par la Grèce. De plus, il est à craindre que si la désillusion devait naître parmi certains nouveaux arrivants – disons, si la réalité ne correspondait pas à leurs attentes – les cellules djihadistes essaieraient d’en faire des combattants extérieurs ou des coopérateurs locaux. De nombreuses agences de sécurité européennes sont, de fait, dépassées par le défi que représentent les recruteurs et les milliers de suspects et de recruteurs à surveiller, particulièrement ceux qui ont voyagé en Irak ou en Syrie et en sont revenus. D’une manière générale, on ne dispose pas du personnel suffisant pour organiser une surveillance 24 h/24 et 7 j/7. Le partage des informations entre les États membres de l’UE est insuffisant, on assiste depuis de longues années à des débats peu concluants entre défenseurs des libertés publiques et partisans de mesures de sécurité plus intrusives. Par ailleurs, le financement parfois toléré d’activités salafistes ou extrémistes notamment par l’Arabie Saoudite pose également un vrai problème sécuritaire. Enfin, la coopération très limitée des services de renseignement turcs alors que leur pays est la destination favorite des terroristes étrangers en provenance et à destination de l’Irak et de la Syrie, ne facilite pas les choses. Renforcer davantage la politique sécuritaire de l’Europe sera, nous le savons déjà, un fardeau énorme pour des agences déjà surchargées. Jusqu’à présent, de nombreux États membres de l’UE ont eu des difficultés à intégrer les vagues de migrants en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Les exemples ne manquent pas : Molenbeek en Belgique, Malmö en Suède et plusieurs banlieues de Paris…partout, des phénomènes de communautés marginalisées et désespérées ayant trop souvent abouti à des sociétés parallèles, à des cycles répétés de décrochage scolaire, générateurs de chômage et de violence, et ayant vu l’émergence de groupes religieux extrémistes. Il est d’ailleurs saisissant de constater qu’un certain nombre de combattants étrangers sont issus de la deuxième génération née en France, en Belgique ou au Royaume-Uni. Ils sont souvent peu familiarisés avec les principes chers aux pays occidentaux comme l’égalité femmes-hommes, la liberté de culte, la séparation de l’Eglise et de l’État, le pluralisme démocratique. Ils risquent d’avoir du mal à s’adapter à ce changement. Ainsi, lors d’une rencontre avec les réfugiés yézidis en Allemagne la semaine dernière, une délégation de l’AJC a entendu des témoignages terrifiants faisant état des persécutions endurées en Irak, mais aussi des difficultés rencontrées en Europe auprès des autres migrants qui ont apporté avec eux leur lot de préjugés contre cette communauté non-musulmane souvent pointée du doigt. Les Juifs d’Europe peuvent aussi légitimement redouter que l’antisémitisme des pays d’origine soit importé par les migrants, ajoutant à la « judéophobie » déjà croissante dans les sociétés européennes. Enfin, la migration paraît ne plus pouvoir s’arrêter tant est grand l’espoir de millions de personnes d’échapper à la guerre endémique, à la pauvreté et au désespoir au Moyen-Orient et en Afrique. Sans parler, bien sûr, du désir de ceux qui ont déjà l’Europe de retrouver les membres de leurs familles restés dans le pays qu’ils ont quittés. Nous l’avons vu, ces difficultés ont eu des conséquences dramatiques. Ce fut notamment le cas en France avec la montée des mouvements populistes qui mettent en doute la capacité et la volonté de l’Europe à contrôler ses propres frontières. Ainsi, l’Europe, qui, depuis la fin de la guerre, n’a connu que la paix et la coopération entre Etats est maintenant déstabilisée par une migration à grande échelle, des préoccupations sécuritaires grandissantes, des querelles internes, des mouvements d’extrême-droite ravivés. Mais également par des questions relatives à sa capacité de trouver des réponses efficaces pour définir l’identité des nations européennes dans les années à venir. Alors que l’Europe n’a jamais connu une aussi grave crise existentielle, en tant que défenseur des relations transatlantiques et « europhile » convaincu, je forme le vœu que ses dirigeants réussissent à surmonter efficacement tous ces défis.

Histoire et inhumanité de Chan Chan

A l’occasion d’un voyage de groupe au Pérou, la semaine dernière, j’ai découvert le site de Chan Chan, près de Trujillo. Je sais bien que le Pérou évoque essentiellement la civilisation inca, mais Chan Chan donne à découvrir une autre civilisation, et c’est pourquoi j’aimerais vous la présenter ici. Chan Chan était en effet la capitale des Indiens Chimú, qui régnèrent sur la région avant l’arrivée des incas vers 1470. La ville comptait alors des dizaines de milliers d’habitants (les estimations des archéologues varient entre 30 000 et 100 000) et le site montre aujourd’hui à quel point les cités d’Amérique du Sud étaient intelligemment pensées et agencées. On y trouvait des édifices religieux, des réservoirs d’eau, des cimetières, des maisons bien conçues, des jardins communaux et ce qui semble avoir été des bâtiments de stockage (probablement pour les récoltes et autres marchandises). On trouve aussi à Chan Chan neuf « citadelles », ou quartiers qui permettaient peut-être aux différentes classes sociales de vivre séparément. Les bâtiments, faits d’un mélange de pisé et de boue, sont décorés de motifs complexes. La majorité des Chimú qui habitaient à Chan Chan se consacraient à la pêche ou à la poterie. De nombreuses céramiques ont survécu, qui illustrent l’histoire de cette population et son mode de vie : on y voit des gens en train de pêcher ou encore des animaux importants dans cette culture, tels que singes, poissons et chiens. Il semble que les céramiques faisaient l’objet d’échanges avec d’autres tribus au sein d’un actif système de troc. Chan Chan est une ville unique : non seulement c’est la plus grande cité jamais construite en Amérique précolombienne, mais c’est aussi la plus grande ville de pisé au monde. Les Chimú y vécurent libres pendant plusieurs siècles avant d’être envahis par les Incas. Aujourd’hui, ce site est inscrit comme patrimoine de l’humanité. Il est en effet fragile, car le pisé est aisément endommagé par les éléments naturels, que ce soit le vent ou la pluie. De plus, l’endroit a malheureusement été négligé et abîmé au cours des derniers siècles, en particulier par les pilleurs désireux de vendre leurs trouvailles à des collectionneurs sans scrupules. Il a donc besoin d’être restauré et préservé, mais c’est tout de même un incroyable site à découvrir, si vous visitez un jour le Pérou. Et si vous optez pour le voyage de groupe, je vous recommande l’agence par laquelle ma femme et moi sommes passés. L’organisation était aux petits oignons. Plus d’informations sur le site qui offre ce voyage groupe.

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Du hasard de l’artiste

Il semble parfois que l’artiste, et en particulier le philosophe, ne soit qu’un hasard dans son époque, qu’il n’y soit entré que comme un ermite, comme un voyageur égaré et resté en arrière. Qu’on se rende donc une fois bien compte combien Schopenhauer est grand, partout et en toutes choses, et combien l’effet produit par son œuvre est médiocre et absurde. Rien ne peut sembler plus humiliant pour un honnête homme de ce temps que de se rendre compte à quel point Schopenhauer y est une apparition fortuite et de quelles puissances, de quelles impuissances a dépendu l’échec de son action. Tout d’abord et longtemps il souffrit de l’absence de lecteurs; et c’est là une honte durable pour notre époque littéraire; ensuite, lorsque vinrent les lecteurs, ce fut le manque de conformité de ses premiers témoins publics; plus encore, à ce qu’il me semble, l’incompréhension de tous les hommes modernes vis-à-vis de tous les livres, car personne à l’heure qu’il est ne veut plus prendre les livres au sérieux. Peu à peu, un nouveau danger s’est ajouté aux autres, né des tentatives multiples qui ont été faites pour adapter Schopenhauer à la débilité du temps ou pour l’ajouter comme un élément étranger, une sorte de condiment agréable que l’on mêlerait aux mets quotidiens en guise de piment métaphysique. C’est de cette façon qu’il a été connu peu à peu et qu’il est devenu célèbre et je crois qu’il y a maintenant plus de gens qui connaissent son nom que celui d’Hegel. Et, malgré cela, il est encore un solitaire, malgré cela, jusqu’à présent, il n’a pas encore exercé d’influence. Ses véritables adversaires littéraires et les aboyeurs peuvent, moins que personne, revendiquer l’honneur d’avoir entravé cette renommée, d’une part, parce qu’il y a peu d’hommes qui aient la patience de le lire et, d’autre part, parce que ceux qui ont cette patience se trouvent directement amenés à Schopenhauer. Qui donc se laisserait empêcher par un ânier de monter un beau cheval, quel que soit l’éloge que celui-ci fasse de son âne aux dépens du cheval?